Passer des revendications au programme politique

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7 décembre 2016 par lesactualiteshistoriques

Comment apprendre aux élèves à argumenter ?

À partir du collège mais encore plus au lycée, on serine dans toutes les disciplines aux élèves qu’il va leur falloir apprendre à argumenter, ne serait-ce que parce qu’au bac, l’exercice de prédilection en sciences humaines reste la composition. 

Composition et pas dissertation, les inspecteurs insistent là-dessus, c’est à dire restitution organisée de connaissances autour d’une problématique et non déploiement d’une thèse propre sur un sujet. Certes mais le problème reste le même. Pour organiser de façon pertinente ses connaissances, encore faut-il avoir un avis dessus. 

Donc pour préparer les élèves à cette épreuve qu’ils redoutent, tant elle leur paraît abstraite dans sa forme et sa notation, je travaille la question de l’argumentation dès la seconde. Et ce matin, révélation ou desillusion…

21 bons voire très bons élèves de 16 ans, pas réveillés, me font face. Hier j’ai corrigé leur ébauche de plan sur Krupp et l’industrialisation de l’Allemagne (oui je sais ça fait pas rêver mais c’est le programme…En fait en vrai ca peut être carrément passionnant). Et j’ai lu des listes de courses, pas des recettes de cuisine. Les élèves ont bien compris qu’il fallait mettre des mots-clés, découper les connaissances en partie mais pas de réelle trace d’argumentation à proprement parler. Pas de réponse claire à la problématique. 

C’est tout à fait normal à ce stade, je ne suis pas du tout inquiète pour leur bac mais comme je forme des être humains dont j’aimerais qu’ils soient des citoyens éclairés  et pas des singes savants (et comme il est 8h du matin), je décide de les réveiller un peu. L’exercice improvisé est le suivant: 

Voici une liste de revendications à aller défendre dans le bureau de la proviseur, comment les présentez vous?

  • Des toilettes mieux entretenues
  • Des profs mieux formés 
  • Une queue moins longue à la cantine
  • La fin des notes en seconde

Et là, stupeur….Aucun élève ou presque ne voit l’intérêt de hiérarchiser ou d’organiser cette liste. Les deux phrases qui reviennent le plus souvent sont : 

  •  » Mais pourquoi voudriez vous qu’on organise cette liste, tout est important? »
  • « Oui mais bon, chacun pense ce qu’il veut »

La 2e, pour ceux qui me connaissent, n’a pas fini de me rester en travers de la gorge. Non pas que je sois contre la liberté de pensée mais ce qu’elle dit du relativisme et de la dépolitisation ne laisse pas de m’étonner, alors même que je suis en face d’élèves qui disposent d’un bon capital culturel et social justement. 

Alors je creuse:

– « Ah bon, tout le monde pense ce qu’il veut? Donc lui il est raciste, c’est son opinion et c’est comme ca? Et elle, elle est homophobe, donc c’est son opinion, c’est comme ca? Tu n’as rien à leur dire? »

–  » Non mais Madame, c’est pas pareil , et puis, pffffffff, je sais pas, j’ai pas réfléchi, j’ai pas d’avis… »

– « Mais c’est ton lycée, sur cette liste de revendications, tu as bien un avis? Si tu devais aller présenter cette liste à là proviseure dans 15 minutes, tu défends quoi?? »

–  » Ben des profs mieux formés parce que c’est mieux? 

– « C’est mieux pourquoi? »

Dans cette séquence inattendue, j’ai eu l’impression d’être @BertrandPerier dans À voix haute . De devoir pousser les élèves dans leurs retranchements. J’ai été volontairement caricaturale pour les faire réagir, jouant l’ado blasée ou ceux qui disent « Nan mais c’est son avis, il pense ce qu’il veut »

À partir de la dernière question, on a pu construire et débattre un peu. Certains ont réussi à formuler un réel argument sur pourquoi les toilettes entretenues, c’est essentiel aux apprentissages (merci @louisetourret et à Rue des Écoles qui m’ont fourni des billes 🙂

Mais ce que je retiens de cette heure étrange où j’ai essayé de construire avec eux l’intérêt de l’argumentation, non pas tant comme exercice scolaire que comme exercice citoyen, c’est combien pour eux les deux sont déconnectés, combien aussi la dépolitisation fait son œuvre, remplaçant la politique par la gouvernance, œuvre de gestionnaire qui ne décident plus en fonction d’idées mais en fonction d’impératifs. Mais il y avait aussi cette idée chez eux qu’ils n’étaient pas légitimes à dire ce qui était essentiel, ni même à l’affirmer.

Certes ce sont des ados, ils sont en construction mais l’adolescence est aussi un âge de l’absolu. Mais quel temps et quel espace laissons nous à leur construction d’une pensée, d’un avis et quelle légitimité leur octroie-t-on? 

Bref, aujourd’hui j’ai essayé d’apprendre à mes élèves à argumenter. 

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