Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon

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4 décembre 2016 par lesactualiteshistoriques

Cher Jean-Luc,

Tu excuseras ce ton un peu familier mais entre camarades, je pense qu’on peut se permettre ce tutoiement cher aux premiers citoyens de la Révolution Française.

Si je t’écris c’est pour te faire part de mes inquiétudes quant à ta stratégie électorale pour mai prochain. Tu ne veux pas participer à la primaire de la Belle Alliance Populaire, que tu qualifies de « congrès du Parti Socialiste ». Certes tu n’es pas le seul mais comme tu es celui qui, dans les non-participants, est à la fois de gauche et susceptible d’avoir un réel poids électoral, tu comprendras aisément que je t’écrive à toi et non à Emmanuel Macron ou à Yannick Jadot. 

Si cette non-participation pouvait avoir du sens tant que l’hypothèse d’une candidature rouleau-compresseur de François Hollande pesait, j’avoue avoir du mal à en saisir la logique maintenant que le jeu est devenu beaucoup plus ouvert.

Parce que vois-tu, moi je suis historienne…Enfin pas une vraie avec un doctorat et tout mais quand même, une prof d’histoire-géo dont les dadas sont l’histoire de l’aire germanique, de la mémoire et de la Seconde Guerre Mondiale. Oui je sais c’est pas très original mais c’est comme ça. 

Alors quand j’ai compris, depuis jeudi, que tu ne comptais pas changer de position sur ta participation à la primaire, j’ai quand même beaucoup pensé à l’affrontement entre le KPD et le SPD sous la République de Weimar et les conséquences auxquelles cela avait mené.

Comme je ne suis pas bien sûre que tu te souviennes, je me permets de te faire ce petit résumé: 

Pendant la guerre et encore plus depuis que l’empereur avait abdiqué le 9 novembre 1918, les socialistes allemands se déchiraient dans une guerre civile très sanglante entre les Spartakistes du USPD, tenants de la révolution et de la mise en place d’une République des Conseils dont Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht étaient les figures de proue et les majoritaires du SPD, tenants d’une République nationaliste et très légitimistes tels que Noske, Ebert ou Scheidemann. Ce furent les seconds qui l’emportèrent après une répression très brutale et sanglante de toutes les expériences révolutionnaires, à Berlin comme en Bavière. 

De cet épisode naquit la division entre le parti communiste allemand (KPD) et le parti socialiste (SPD), l’un prônant la révolution, l’autre participant au pouvoir. 

Et puis, en 1928, Staline décida de donner comme priorité politique à tous les partis communistes d’Europe occidentale la lutte contre la social-démocratie. Comme c’était le KPD le parti communiste le plus puissant en Europe, c’est lui qui mit en oeuvre de façon la plus éclatante cette stratégie, qui le conduisit donc à refuser de s’allier au SPD, même quand le NSDAP (le parti nazi) monta fortement en puissance à partir de 1931.

Staline, et d’autres avec lui, jouaient la stratégie du pourrissement: ils pensaient qu’une victoire du NSDAP montrerait les excès de ce parti et conduirait à la guerre civile, permettant alors l’établissement de la dictature du prolétariat.

On sait aujourd’hui où cette stratégie a conduit, d’ailleurs Staline a changé d’optique ensuite, permettant en partie la naissance du Front Populaire en France en 1935.

Tu me répondras à juste titre: Point Godwin, l’histoire ne se répète pas, nous ne sommes pas dans les années 30, etc….Je suis absolument d’accord et j’irais même plus loin en reprenant les mots de Marc Bloch, « la superstition de la cause unique, en histoire, n’est trop souvent que la forme insidieuse de la recherche du responsable: partant, du jugement de valeur. »

Ce n’est pas le seul KPD qui a fait élire Hitler et dire aujourd’hui que tu fais le jeu du Front National me paraît être un argument bien faible de ceux qui, n’ayant pas plus d’idées que de probité, usent de discours éculés pour cacher le vide de leur pensée.

Mais si l’Histoire peut servir à quelque chose, c’est bien, comme le disait Patrick Boucheron dans sa conférence inaugurale au collège de France, « de faire droit aux futurs non advenus ». Et que serait-il advenu si le KPD avait décidé, non pas localement ou sporadiquement comme ce fut le cas, mais nationalement et publiquement, de s’allier avec le SPD contre le NSDAP? 

Alors bien sûr, je comprends que tu en veuilles à Manuel Valls et à tous ceux qui ont cautionné une doctrine social-libérale qui tournait le dos à la fois aux valeurs du socialisme de Jaurès et à la création d’un horizon d’attente réellement de gauche. Bien sûr qu’une primaire organisée par Jean-Christophe Cambadélis, ça sent les manoeuvres d’appareil et de courants bien plus que l’innovation politique.

Mais demande-toi en conscience ce que seront les futurs non-advenus que pourraient étudier les historiens de la prochaine génération? 

Accepte de participer à la Primaire et tu en modifies grandement les contours. Tu pourras alors y exposer tes idées, qui sont très proches de celle d’un Benoît Hamon. 

Refuse et tu mèneras alors peut-être le jeu jusqu’au 1er tour mais avec quel résultat à court et à moyen terme, nul le saurait le dire…

Les cartes sont rebattues, mais qui les distribuera? Moi j’aimerais bien que les atouts se concentrent dans la main gauche, parce qu’on sait bien que les jokers, le plus souvent, passent à la trappe.

Avec tout mon espoir 🙂

Anne

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Une réflexion sur “Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon

  1. Sonja dit :

    Ou apprendre à être responsable avant d’être nommé en responsabilité,cordialement.

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