Reprendre espoir

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16 novembre 2015 par lesactualiteshistoriques

Depuis la nuit de vendredi, je vis dans un état de sidération: je lis mais je n’imprime pas, j’entends la radio mais je ne comprends pas, je vois les images mais je ne les intègre pas. 

Ce lundi, je n’avais pas cours mais je ne me voyais pas rester chez moi, à compulser frénétiquement Twitter pour me tenir chaud. J’avais envie et besoin d’être avec les élèves pour vivre cette journée avec eux. J’ai reçu pas mal de messages aujourd’hui pour me demander si et comment j’avais fait cours. Alors venez, je vous raconte:

  • Dimanche, 14h: Pour essayer de sortir de mon état de sidération, je commence à compiler des ressources sur un Padlet, à destination des élèves. Beaucoup d’idées circulent sur Twitter, sur le #educattentats . J’essaie de trouver des choses qui leur parleront, qui leur permettront de prendre un peu de distance mais je ne suis pas sûre de ne pas viser un peu trop haut en terme de complexité.
  • Dimanche, 16h: Je demande aux élèves via Twitter s’ils souhaitent parler demain ou dans les jours à venir, et de quoi. Peu de réponses mais celles que je reçois sont plutôt en demande. 
  • Dimanche, 22h: Mail reçu des deux établissements dans lesquels je travaille et qui relaient les consignes ministérielles en les interprétant plus ou moins. Charlie est passé par là, la peur des réactions non maîtrisées et des débats qui s’embourbent ressurgit. Contresens majeur selon moi, car la configuration n’est pas du tout la même et nous avons malheureusement appris du 7 janvier. 
  • Lundi, 8h30: A l’école maternelle de mon fils, ils ne savent pas encore s’ils vont faire une minute de silence, cela dépendra de ce que diront les enfants. Je trouve ça très bien de ne pas en rajouter et de protéger leur innocence. C’est étrange d’être à la fois parent et prof dans des contextes comme ceux-là je trouve. 
  • Lundi, 10h30: Rentrée à la maison, impossible de travailler, je reprends vaguement un cours entre deux tweets, une article à lire et une remise à jour de mes connaissances sur l’islamisme, Daesh, le terrorisme, etc…
  • Lundi, 11h30: J’arrive au lycée pour la minute de silence. Nombreux sont les collègues habillés en noir, certains semblent avoir beaucoup pleuré, beaucoup ont des grands enfants qui vivent à Paris  et qui ont été indirectement touchés, perdant un prof, un copain. D’autres travaillent. Chacun gère à sa manière. 
  • Lundi,12h: 1200 élèves dans une nef, ça fait du bruit. Et puis d’un coup, la sonnerie retentit, on annonce la minute de silence et tout se tait. Grande dignité, j’écrase une larme, je ne suis pas la seule. 
  • Lundi, 12h15: Réunion avec la communauté éducative, pour raconter ce qui s’est passé dans les classes, parler de ce que l’on peut faire. Certains collègues disent qu’on ne peut pas parler des Lumières à des élèves en voie professionnelle, que c’est trop compliqué pour eux. Je ne suis pas d’accord. 
  • Lundi, 12h30: Je prends la parole pour revenir sur le mot à déminer selon moi, celui de guerre, qui est et va être martelé alors qu’il est profondément biaisé pour tous nos élèves. La guerre, comme le dit si bien @Chouyo ne veut pas dire du tout la même chose pour tout le monde. 
  • Lundi, 12h45: Je reprends la parole pour parler de cette génération née avec le terrorisme, qui ne connaît que lui, qui n’a vécu ni Mai 68, ni victoire de la coupe du Monde de foot, ni manifs lycéennes et à qui on demande sans cesse des comptes. Je pleure à chaudes larmes. 
  • Lundi 13h: Avec ma collègue de littérature allemande, on décide d’aller toutes les deux en classe de Terminale Abibac pour débattre à deux voix. Dehors le ciel pleure littéralement depuis midi, il fait gris et personne ne sourit. 
  • Lundi 14h: À la boulangerie, j’ai acheté des chouquettes parce que manger en classe, c’est un peu célébrer la vie non? Les élèves arrivent, pas plus étonnés que ça de nous voir toutes les deux. 
  • Lundi, 14h05: Tous les élèves ont déjà parlé des événements en classe, ils hésitent entre en parler encore et revenir à une vie « normale ». Finalement une élève pose une question, qui en enchaîne ensuite beaucoup d’autres. 
  • Lundi, 14h07: Un ancien élève de Terminale, désormais étudiant en médecine passe dire bonjour. Il a bien choisi son jour et m’est avis que ce n’est pas un hasard. Il devait rester 10 min, il reste toute l’heure. 
  • Lundi 14h07: Cours de sciences politiques en accéléré. Est-on en guerre? On parle de la définition juridique de la guerre, de la nature du terrorisme, du rôle de la France en Syrie. 
  • Lundi, 14h15: Cours de géopolitique en accéléré. On parle de la Syrie, de l’Irak, des Kurdes, du découpage de l’empire ottoman, des enjeux pétroliers. 
  • Lundi 14h20: Cours de philosophie en accéléré. On parle des Lumières, de la capacité à se définir soi-même comme citoyen émancipé et éclairé, du fanatisme, de l’endoctrinement, de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, de la démocratie française et de sa capacité à débattre constamment. 
  • Lundi 14h40: Cours d’histoire en accéléré. On parle de l’union sacrée, du mythe de l’homme providentiel, de l’origine du drapeau, de la guerre d’Algérie, de la guerre civile en Algérie. 
  • Lundi 15h: Les élèves n’ont pas tous cours après, ceux qui sont libres veulent rester, les autres nous remercient, certains me remercient pour le lien Padlet alors qu’ils ne sont pas sur Twitter (magie des réseaux)
  • Lundi 15h10: On continue de discuter avec ceux qui sont là, on parle wahhabisme, Moyen-Orient et démocratie. Un élève tient des propos assez proches de ceux du FN sur les risques communautaristes de l’immigration massive. J’essaie de le faire réfléchir sur la différence entre opinion et argument. Un autre élève me dit que c’est bien de lui répondre car d’habitude, les autres élèves ne cherchent pas à lui apporter la contradiction. 
  • Lundi 16h: Je rentre chez moi, fière et heureuse d’enseigner. Je suis sortie de mon état de sidération et j’ai retrouvé des forces au contact des autres.  

Demain il faudra recommencer. Différemment, patiemment mais recommencer toujours et encore car combattre le terrorisme, ça commence par là, par la capacité à déconstruire et à reconstruire la complexité du monde sans en avoir peur. 

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