Nivelons! (De la réforme du collège et de mes énervements)

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17 mai 2015 par lesactualiteshistoriques

Mercredi dernier, cours avec mes Terminales Abibac.

Une élève, adorable et bientôt étudiante à Sciences Po Nancy, me demande à la pause ce que je pense de la réforme du collège en me disant « vous n’avez pas mis de liens sur Twitter » (de l’intérêt pédagogique de Twitter, les élèves regardent les ressources, même sans être abonné au compte).

Résultat des courses: 

30 min de débat avec mes élèves (enfin 25 min de monologue de ma part je crois surtout, soyons honnête), qui m’ont convaincue de réouvrir ce blog, pour poser mes idées et éviter de sabrer le modèle de développement en vol d’oies sauvages sur l’autel du débat éducatif et scolaire. Et aussi d’arrêter de spamer D.D de mes râleries!


Donc après 2 ans sans avoir publié (entre temps, un deuxième enfant et deux déménagements hein, ça explique), me voici de retour pour donner moi aussi mon avis sur la réforme du collège. Si Finkielkraut et Régis Debray (qui au passage, se feraient jeter des boulettes de papier au bout de 5 minutes de cours en collège) peuvent venir nous expliquer sur toutes les antennes tout le mal qu’ils pensent de cette réforme, pourquoi je ne pourrais pas ici en dire du bien? Magie de l’internet mondial (ou pas, hein, vous me direz)

Que n’ai-je entendu en salle des profs/lu sur Twitter/écouté à la radio depuis la publication de ce projet de réforme pour nous annoncer la mort de la République, la trahison de l’esprit du 11/01 (faudrait déjà se mettre d’accord, lequel? :-), la fin de l’excellence, la fédéralisation et la caporalisation du système éducatif français et j’en passe…J’aime ce pays et son sens de la mesure, toujours…

Dans ce déluge de propos, trois mots ou expression reviennent régulièrement, que je ne peux plus entendre sans sortir de mes gonds: nivellement par le bas, danger de l’autonomie des établissements et démagogie à propos de l’ennui des élèves. Comme j’aime les cliffhangers comme dans #GoT, je vais râler mais en trois parties (par contre il y aura moins de sexe mais à peu près autant de sang que dans #GoT)

Le premier est sans aucun doute le plus infâme mais aussi le plus représentatif, c’est celui du « nivellement par le bas ». Ah ce fameux « nivellement par le bas », dont on nous rabâche les oreilles depuis quand au juste? L’invention de l’imprimerie, quand les élèves n’ont plus su faire de belles enluminures à la main? L’invention de la radio, quand conteur est devenu une profession et non plus une habitude de veillée? L’invention de la télé? De la machine à calculer? De l’ordinateur? Ou depuis, tiens, que l’école s’est démocratisée dans les années 1960? Dans cet argument du nivellement par le bas, il y a deux choses qui s’entremêlent:

  • Primo, sur le plan des programmes, qui vont être réécrits pour « repenser à la fois les contenus et les pratiques d’enseignement », beaucoup de collègues y vont de leur laïus pour s’offusquer que telle ou telle chose disparaisse du programme ou devienne optionnelle. Les mêmes souvent râlent chaque année de la lourdeur des programmes et de leur infaisabilité ou de l’incapacité des élèves à se souvenir d’une année sur l’autre des éléments appris. Contradiction? Que les programmes doivent rester nationaux et comporter un socle commun, je suis tout à fait pour. Mais qu’ils doivent s’adapter à l’évolution des connaissances, au monde actuel et qu’ils puissent être pensés de façon interdisciplinaire ne me choque nullement. Je vais prendre un exemple qui a tellement fait parlé: Les Lumières. A l’heure de la mobilisation de l’école pour la République, ce serait une hérésie que de supprimer les Lumières des programmes d’histoire en collège. Sauf que les Lumières n’ont pas disparu des programmes, elles sont présentes en histoire des Arts, en Français (en 4e et en 3e) et qu’elles seront forcément abordées en faisant la Révolution Française. Ensuite quiconque a déjà fait lire du Rousseau, du Kant ou du Montesquieu à un élève de 4e relativisera grandement la portée de ces textes pour l’élévation citoyenne et républicaine des élèves. Pourquoi? Tout simplement parce que le niveau de conceptualisation des textes sur la Nation, la souveraineté, la séparation des pouvoirs est tel que très souvent, l’élève (et parfois aussi l’enseignant, soyons honnête) a beaucoup de mal a comprendre le propos de l’auteur. Pour parler de la construction de notre République, ne serait-il pas plus pertinent de commencer par sa Constitution, ses lieux de mémoire pour comprendre ensuite comment on en est arrivé là plutôt que de les gaver d’un Voltaire et d’un Rousseau mythifié? Bien sûr ensuite, il faut en revenir à Montesquieu ou Diderot mais ensuite…

  • Secundo, sur le plan des options offertes, le but de la réforme est entre autres de « lutter contre le déterminisme social ». D’où exit les options bilangues (où l’on apprenait à parité allemand et anglais le plus souvent et ce , dès la 6e) et les sections européennes (où l’on renforçait l’enseignement d’une langue à travers l’enseignement d’une discipline non linguistique dans cette langue) qui permettaient aux parents bien informés de faire du contournement de carte scolaire ou à tout le moins de s’assurer que leur enfant serait dans les bonnes classes du collège. Et aurait des heures en plus (encore plus si vous ajoutez le latin). Pour beaucoup, supprimer ces options revient à priver (là méditez le terme) les « bons élèves» (considérez là encore tout l’implicite de cette formule) au profit des « élèves faibles » (on ne dit plus mauvais élèves, ce n’est plus politiquement correct). D’où le « nivellement par le bas »…

Bon je sais qu’en tant que prof de section binationale, je ne vais pas me faire que des amis en disant ça (voire beaucoup d’ennemis) mais ceci est quand même à vomir, surtout quand ce discours vous est tenu par des gens qui par ailleurs affichent les plus grandes convictions altruistes. En gros, sous couvert d’excellence républicaine, les classes moyennes supérieures (les profs les premiers) font de l’évasion scolaire pour éviter une mixité sociale trop intense, qui empêcherait leur progéniture de progresser à sa juste valeur. Pendant ce temps, les classes populaires se retrouvent dans un entre-soi tout aussi délétère et sont reléguées dans des collèges de second rang, puis dans des filières de second rang.

Pour avoir enseigné et continué d’enseigner au produit de cet élitisme républicain, je peux témoigner que ce système ne produit absolument pas que des effets positifs. J’ai devant moi des bons élèves, doués, chaleureux, sociables, acculturés à la chose scolaire. De quoi irais-je me plaindre? De rien si ce n’est que ces élèves vivent en grande partie entre eux et que ceci produit des effets délétères, tout à la fois sur eux et pour notre société.

Sur eux tout d’abord, car ils sont le produit de cette vision pyramidale de la société. Arrivés en haut de la pyramide scolaire (grand lycée, brillant avenir), ils ont constamment peur d’échouer et de retomber en bas, avec la « plèbe ». Cette peur les paralysent, les empêchent souvent d’essayer, au risque d’échouer, bride leur capacité d’innovation. Coupés de certaines réalités du pays (la pauvreté, le faible capital culturel), ils réfléchissent avec leur cadre de pensée. Rien que de bien normal me direz vous? Tout le monde pense avec les cadres de son milieu? Certes oui et vous me qualifirez certainement de bobo de gauche pour avoir écrit ces lignes. Mais là où ça me pose un réel problème et où cet entre-soi est dangereux pour la société, c’est que demain, un grand nombre de ces élèves seront certainement aux responsabilités: responsabilités politiques, médicales, entrepreneuriales…Si dans leur vie, ils ont toujours vécu dans l’entre-soi, comment vivront-ils avec leurs concitoyens, leurs employés, leurs patients, leurs électeurs? Quels préjugés les empêcheront de mener à bien leurs missions? Et à l’inverse, pour les enfants des classes populaires….

Rien n’est plus parlant qu’une anecdote de classe pour illustrer ce fossé:

Cours de géographie urbaine en 1e, nous travaillons sur la ségrégation socio-spatiale de la ville du lycée. Nous étudions des statistiques sur les zones urbaines sensibles et constatons que dans ces ZUS, près d’un tiers de la population n’a pas de diplôme. Un élève me demande alors si le Brevet est un diplôme, ce à quoi je lui réponds par l’affirmative, en lui expliquant que c’est même le 1er diplôme national. Réaction effarée (et quand je dis effarée, je suis mesurée) de l’élève qui me répond: « Mais Madame, c’est pas possible, elles sont fausses vos statistiques, le brevet, tout le monde l’a! »

Mais je pourrais aussi citer tous les propos complètement déformés de ces élèves sur l’islam et les musulmans (qui n’en connaissent pas un seul de citoyen français de confession musulmane…), sur le fait que « si on veut, on peut » (ben non, on ne peut pas toujours…), etc…

Bref, le nivellement par le bas n’existe que pour ceux qui confondent socle commun et culture académique et qui sont finalement très satisfaits que l’école évalue tout autant une culture acquise à la maison que celle acquise en classe, parce que ces non-dits leur ont permis d’atteindre la position qu’ils occupent aujourd’hui et qu’ils ont dès lors peur de perdre. Toujours cette fameuse pyramide. Et comme ce sont ceux-là qui tiennent en grande partie les rênes politiques et médiatiques, ils confondent défense de l’interêt de leurs enfants et défense de l’intérêt général. Il y a donc vraisemblablement chez eux quelque chose que l’école républicaine a raté 😉

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5 réflexions sur “Nivelons! (De la réforme du collège et de mes énervements)

  1. Luc Bentz dit :

    Petite coquille : «Nivelons» (le L ne se double que devant un E muet). Commentaire à supprimer après correction.

  2. XavYeahYeahYeah dit :

    Dans ton introduction, tu annonces du sang, et de la râlerie contre les thèses du danger de l’autonomie des établissements, et de la démagogie contre l’ennui des élèves.

    Où sont évoqués ces éléments dans l’exposé ? Dans le prochain post j’espère.

  3. Matt dit :

    Je suis encore « loin » de « subir » cette réforme et la sur-couverture médiatique à son sujet mais le peu que j’en entende ne semble pas très positif. Merci pour cet article qui donne un autre angle de vue.
    Ma vision « lointaine » de cette réforme est qu’elle pourrait apporter des choses nouvelles, seulement l’EN étant une « grosse machine » avec « une résistance au changement » tellement énorme (ma vision hein ;-)) que j’ai peur que certains (beaucoup ?) profs et autres employés utilisent cette réforme pour râler, se braquer, ne pas innover et l’utiliser comme excuse pour la non-remise en cause de leurs méthodes d’enseignement qui n’attirent plus. Mais il est vrai que je ne rencontre encore que peu d’enseignants pour le moment…
    J’espère me tromper et que tous ceux que je rencontrerai dans le cadre des études de mes filles soient aussi dynamiques, intéressants et dynamiques que toi.
    Bref, des qui donnent envie d’apprendre et de découvrir.

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