Refonder mais quoi?

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18 octobre 2012 par lesactualiteshistoriques

On glose beaucoup dans le milieu enseignant (mais pas que là, dans les journaux aussi) de la prochaine loi d’orientation sur l’école, autrement appelée « Refondation ».  Ce que j’aime dans ce genre de débat (enfin je crois que j’aime le débat pour le débat in fine), c’est les positions assez tranchées adoptées par les uns et les autres. Il y a en vrac (et sans prétendre à l’exhaustivité):

– Les centristes adeptes de la méthode Coué « Laissons s’unir tous les hommes de bonne volonté », qui ici s’affirment sous le slogan « Laisson à Peillon un peu de temps », ce qui, à mon avis va se résumer à « Laissons le nous imposer pleins de trucs sans moufter parce que quand même c’est la gauche, alors on va pas trop faire la fine bouche ». En vrai, ils rêvent d’aller vivre chez les Bisounours parce qu’ils ont toujours voulu faire du toboggan sur un arc-en-ciel.

– Les « gauchistes » de l’EN, appelés péjorativement par l’autre camp « les pédagos », aka les tenants de l’Ecole Nouvelle de Freinet, Montessori et consorts. Ils pensent (en gros hein, pas taper!) que l’individu doit être capable de maîtiriser le monde dans lequel il vit afin d’y réussir et rêvent depuis un siècle de voir les idées de leurs mentors enfin mises en œuvre à grande échelle sans jamais réussir à imposer complètement et nationalement leur agenda, devant se contenter d’un saupoudrage inefficace. En vrai, ils rêvent d’aller bosser en Finlande mais sans la nuit à 15h et les -20°C…

– Les « réactionnaires », appelés ainsi par les pédagos (on s’aime beaucoup et on ne caricature jamais dans l’Education Nationale, c’est le privilège d’être entre gens de savoir…) qui expliquent combien c’était mieux avant, que tout part à vau-l’eau, que les élèves ne savent plus rien et n’écoutent plus, etc…En vrai, ils rêvent d’aller vivre en Corée du Nord mais avec la possibilité d’aller passer ses vacances en Thaïlande.

– Les indécis, à savoir la grande masse des enseignants (dixit un sondage hautement scientifique sur à peu près 5 collègues), qui naviguent un peu entre tout ça, en fonction des thèmes abordés. Eux, ils aimeraient bien faire leur boulot en France, enfin je crois…

Vous remarquerez qu’au passage, l’élève, censé être le cœur de cible de cette Refondation, n’est jamais interrogé, on ne sait jamais, il pourrait avoir un avis. En même temps des avis, c’est pas ça qui manque, puisque tout le monde étant passé par l’école, tout le monde a un avis (très subjectif) sur celle–ci

Bref, donc chacun y est allé de son commentaire et de son analyse sur les propositions de la Refondation, mais j’ai vu assez peu de gens (si ce n’est ici) finalement s’interroger sur le sens même de ce terme et de ce qu’il implique (ou alors je suis passée à côté des bons articles, mea maxima culpa).

 

Refonder l’école, oui mais quelle école? Et pourquoi? A quoi doit servir l’école dans notre société? Depuis le 19e siècle et l’avènement de l’éducation au cœur du projet républicain avec Jules Ferry, les débats sur ce qu’est l’école, ce à quoi elle doit servir font rage sans que l’on ait réellement réussi à mettre les enseignants d’accord. Et c’est parce que selon moi (oui je sais, je n’ai pas de légitimité à balancer mon avis mais ça me défoule alors je le fais quand même!), personne ne veut réellement se pencher sur le problème central, qui est de savoir si l’on veut que l’école perpétue l’ordre social tel qu’il existe ou puisse faire émerger la possibilité de le changer. Il ne s’agit pas uniquement de justice sociale, mais de quelque chose de bien plus vaste, qui est de se poser la question de la société que nous voulons et des moyens de le mettre en œuvre. Je m’explique à travers quelques exemples:

 

– La réduction des horaires journaliers de classe: Bonne idée au départ, qui consiste à mettre l’école en cohérence avec les besoins physiologiques des élèves. Mais dans le même temps, on annonce que les élèves ne devront pas être des orphelins de 15h. Qui va s’occuper d’eux entre 15h et 17h? Les enseignants? Les collectivités territoriales, qui ne sont pas du tout à égalité de moyens pour proposer une palette d’activités diversifiées? Comment mettre ça en œuvre dans un France périurbaine où les parents ne peuvent quitter le travail avant 17h et ont au minimum 1h de transport pour rejoindre leur domicile. Il me paraît aberrant de mener cette mesure à terme sans interroger les formes et les lieux du travail des parents, sans mettre fin à cette exception française qui consiste à dire qu’on ne peut quitter le boulot avant 17h, voire 17h30 voire plus tard pour les cadres, sous peine de passer pour un bon à rien!

 

– La notation positive: Là encore, je salue l’idée, qui consiste selon moi à mettre un terme à l’hypocrisie de la note, que tous critiquent pour son manque d’impartialité (élèves et parents en premier) mais que tous réclament (la 1e question des élèves est toujours « c’est noté? »). C’est bien beau de vouloir mettre fin aux notes mais dans ce cas-là, il faut mettre fin à tout ce qui va avec: culte de la performance, de la compétition qui se retrouve dans le bac et la hiérarchie des lycées. Culte du travail personnel aussi, le seul travail de groupe évalué en lycée général, c’est le TPE dont l’oral se révèle souvent être « règlement de comptes à OK Corral ». Vouloir mettre en œuvre une notation bienveillante ( ce qu’on nous demande déjà de faire au bac avec une hypocrisie sans nom, autant changer le bac donc!), c’est bien beau mais si rien ne change dans le supérieur, en particulier dans les filières d’élite (prépa, grandes écoles), j’ai bien une idée de comment ça va se finir: il y aura les lycées où on note et on note sec pour préparer les élèves au prépa et les lycées où on ne note plus ou de façon bienveillante. On me signale que c’est déjà le cas? Ah ben alors c’est très bien, rien ne va changer, dormez tranquilles

 

– L’absence de réflexion sur l’orientation: Peillon a donc le projet de confier la question de l’orientation aux Régions, qui devront assurer le service public de l’orientation et si j’ai bien compris, il a encourage à ce que les lycées technologiques et professionnelles proposent des formations en adéquation avec les bassins d’emploi dans lesquels ils se trouvent. Alors là je dis: « Idée du siècle! ». Donc on enseigne sans cesse à nos élèves que nous vivons dans un monde globalisé, nous (enfin je) les incitons à sortir pour voir du pays (à ce sujet, je trouve que le collectif « Barrez vous », dans une dynamique positive, a bien raison!) et on nous pond un truc qui vise à leur proposer des métiers en accord avec leur région? Non mais dites-moi que je rêve? Donc le voyage, c’est bien pour les étudiants, les élites mais les bacs pros et technos, faudrait quand même pas qu’ils aient l’idée de trouver du boulot ailleurs? Je vois peut-être un peu du complot partout mais dans un pays où nombreux sont les enseignants qui désincitent les élèves à partir un an à l’étranger pendant ou juste après le lycée (au motif qu’il serait difficile de retourner étudier ensuite, particulièrement en prépa…), permettez moi d’être en colère contre une telle débilité!

 

– L’absence de questionnement sur les contenus des savoirs enseignés et sur les modalités d’évaluation: la refondation de l’école a beaucoup évoqué « Comment enseigner » mais on attend encore le « Quoi enseigner? ». A l’heure de la mondialisation de l’information, des réseaux sociaux et autres trucs 2.0, je rêve d’un cours de bureautique obligatoire (qui apprendrait aux élèves comment on fait un PDF et des tabulations sous Word…). Je sais, il existe le B2I au collège et l’accompagnement personnalisé au lycée mais franchement, vu le niveau de départ, un semestre ne serait pas de trop! Je rêve aussi d’un cours d’initiation au Web, qui permettrait peut-être à certains de comprendre que taper « Je cherche des infos sur Périclès » sur Google ne peut pas être la solution à tous les problèmes. Et qui leur donnerait des outils pour leur vie sociale et professionnelle future. Et qui accessoirement sortirait pas mal de choses du Web de l’anonymat (genre qui gère les serveurs, qui possède tel ou tel site, etc…). Je rêve d’un atelier « Décryptage de l’actu » où les élèves viendraient avec leurs questions sur ce qu’ils ne comprennent pas de l’actualité du monde. Je rêve d’épreuves de bac réellement pertinentes, où les élèves travailleraient sur un SIG (système d’information géographique) et ne seraient plus réduits à la récitation d’un savoir encyclopédique. Vous me direz, je peux faire tout ça par pleins de biais aujourd’hui. Oui sauf que dans un monde éducatif où les heures sont comptées et où rien de tout ça n’est évalué, ça vaut peanuts! Et pour faire ça, il faut des collègues motivés, par replier sur leur savoir disciplinaire, pensant que leur discipline est plus importante que toutes les autres!

 

A quoi doit servir l’école? Selon moi, elle doit permettre à chacun de se réaliser, de s’épanouir tout en acquérant un socle commun essentiel tout à la fois à la compréhension de l’Etat et du monde dans lequel il vit et de ses règles politiques, sociales ou économiques. Elle doit permettre à chacun d’avoir des rêves, d’élargir son horizon d’attente. Elle doit enfin croire en l’avenir et permettre à ses élèves d’y revenir plus tard, sans jugement. Elle ne doit pas permettre que se reproduisent sans cesse ses élites selon un modèle daté et conservateur. L’école humaniste, c’est bien mais il serait temps de comprendre qu’à l’instar de la révolution de l’imprimerie, la révolution de l’internet a bouleversé les modes d’accès au savoir et à la connaissance, le rapport de l’Homme au monde et aux autres. D’aucuns diront que c’est bien beau ces laïus sur la révolution numérique mais que ça ne remplacera pas un bon livre, ce à quoi je répondrais que c’est le genre de réponse apeurée de ceux qui ont tout à perdre à l’émergence d’un nouveau modèle. Il ne s’agit pas de mettre en concurrence deux choses, il s’agit de voir leur complémentarité. Et très bientôt, si on n’avance pas, on va reculer. Refondation ou pas…

 

P.S: En bonus, un texte militant des années 30 sur les projets de réforme de l’école d’alors, qui montre que le débat se poursuit à travers les années, même s’il a quelque peu évolué… Sinon si vous voulez vous videz la tête et zonez sur le web en regardant ce que l’Education Nationale peut produire de plus progressiste et ouvert au débat, y’a Néoprofs

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3 réflexions sur “Refonder mais quoi?

  1. Bruno Modica dit :

    J’aime assez cette réflexion critique et équilibrée…. Je suis très réservé sur beaucoup de ceux qui voient dans les TICE et la pédagogie pour calinothérapeutes l’alpha et l’omega de l’innovation mais je pense qu enous avons des choses à nous dire…

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