Drancy: Une mémoire en retard?

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21 septembre 2012 par lesactualiteshistoriques

Je vous avais promis un billet sur les réacs et l’histoire mais l’actualité brûlante me conduit (et surtout mes dadas personnels) m’a conduit à changer de sujet. En effet, ce matin, François Hollande inaugure le mémorial du camp de Drancy (Il aurait du le faire lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv mais le bâtiment n’était pas prêt). Soit 68 ans et 35 jours après sa libération. Ca fait long pour construire un musée…Pourquoi un mémorial seulement maintenant à Drancy? Cette question, ça fait plusieurs années que je me la pose, j’en ai même fait un mémoire de M2 pour finalement renoncer à en faire une thèse (mais ça, c’est une autre histoire). Et à vrai dire, si j’ai bien des pistes d’explication, je ne suis pas sûre de pouvoir vous fournir une réponse ferme et définitive…Attention, très long billet « utilisons des mots savants pour faire genre je maîtrise mon sujet », les allergiques au langage un peu « technique » de l’historien peuvent passer leur chemin.

Revenons-en donc à l’histoire de la cité de la Muette, plus grand camp d’internement de Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour tenter de comprendre pourquoi ce symbole de la politique de collaboration n’a pas fait l’objet d’une muséification plus précoce.

Drancy est une périphérie. Périphérie territoriale qui n’existe qu’en rapport avec la ville-centre (Paris) mais aussi périphérie sociale et politique. Avec l’arrivée du chemin der fer, la commune essentiellement rurale jusque là devient bastion des classes ouvrières et populaires et bascule dans la « banlieue rouge » aux élections municipales de 1935. Plusieurs représentations cohabitent donc originellement autour de Drancy. En tant que banlieue, la ville appartient à ces marges où l’on relègue ce que l’on veut cacher: la misère, la pollution des usines, l’étranger…Mais dans le même temps, la structuration politique de la classe ouvrière autour de ses municipalités conjuguée à l’intérêt des réformateurs sociaux de tous bords, conduit à faire de cet espace le « banc d’essai de la modernité » dans tous les domaines et en premier lieu dans celui de l’habitat.

C’est là tout le sens du projet de la Muette. Mus par une logique fonctionnaliste, ses concepteurs (Henri Sellier en 1er lieu, président des HBM de la Seine) cherchent à faire émerger un territoire d’un projet immobilier de grande ampleur, en construisant les premiers « gratte-ciels » de France. Il s’agit de construire des immeubles modernes et fonctionnels mais cette modernité ne rencontre pas son public, en grande partie parce que la crise des années 1930 empêche de mener le projet à son terme. Afin de remédier à cet échec, le gouvernement décide en 1936 de loger dans les seuls bâtiments achevés les compagnies de gendarmes mobiles. D’un projet urbanistique devant façonner l’homme nouveau, qui se pensait attractif, la cité de la Muette se transforme en logement de fonction; lieu contraint d’habitat.

C’est justement cette marginalisation qui préside à sa transformation en camp de transit. La configuration architecturale du « Fer à cheval » et sa disponibilité immédiate font de la cité de la Muette un endroit totalement approprié à la détention. Le caractère quasi clôturé du bâtiment, la présence à proximité des forces de police deviennent les premiers atouts de ce site désaffecté. Dépourvu de cloisons, de portes et de fenêtres, le « U » offre de grands volumes, permettant une surveillance aisée en facilitant les déplacements. La cour intérieure facilite l’autosurveillance et un chemin de ronde extérieur complète le dispositif. Mais ce n’est pas là le seul attrait du site. Le second avantage de Drancy réside dans l’accessibilité du réseau ferré. Deux gares sont proches du camp : celle du Bourget et celle de Bobigny. Toutes deux offrent un raccordement au réseau de l’Est de la France, puis de l’Europe. Ces voies ferrées sont un atout en s’insérant dans un réseau plus vaste, à caractère multidimensionnel. Enfin, c’est justement de par sa position périphérique que le site devient attractif. Relégué aux marges des lieux de vie, il est un endroit caché. Le lieu du crime que devient Drancy a pour lui le double avantage de la proximité au centre de décision et de commandement que constitue Paris, et de son éloignement relatif, qui permet sa délocalisation.

Le camp de transit fonctionne ainsi d’août 1941, date de la 1e grande rafle de Juifs parisiens (des hommes uniquement) au 17 août 1944, date de sa libération. Durant cette période, 63 convois sont partis de Drancy, représentant 63 465 personnes, soit 83% des déportés juifs de France. Marginal, le camp ne l’est donc pas dans le processus administratif de la déportation, puisqu’il en est l’élément central. Mais dans la mémoire des survivants, peu nombreux (seuls 3% des 76 000 Juifs déportés sont revenus), il n’est qu’une étape avant l’enfer. La mémoire du camp est donc occulté par celle des camps allemands et fragmentée au vu de la diversité des expériences d’internement.

La marginalisation de Drancy dans la mémoire du groupe qui la porte conduit à investir le site relativement tardivement, au regard des nombreuses initiatives qui ont lieu après guerre.  Dès 1947 est inauguré un monument commémoratif dans la synagogue de la rue de la Victoire à Paris. Puis le souvenir se déploie hors les murs de la communauté juive avec le mémorial du martyr juif inconnu, inauguré rue Geoffroy l’Asnier dans le quartier du Marais en 1956 (l’actuel Mémorial de la Shoah). Enfin, la communauté juive est intégrée à l’ensemble de la communauté des déportés au sein du mémorial des martyrs de la déportation, situé sur l’île de la Cité et inauguré en 1962. Un carré est aussi consacré aux déportés morts en camps au Père Lachaise, avec des stèles pour chacun de ces camps. Caractéristique essentielle de ces projets: ils ont tous bénéficié d’un accompagnement de la part des autorités étatiques, tant financièrement qu’humainement et ont souvent été réalisés dans un laps de temps relativement court (moins de 5 ans). AU contraire, le monument de Drancy apparaît alors comme une entreprise laborieuse et marginale. Si plusieurs projets ont été lancés dès 1946, seules deux plaques commémoratives matérialisent jusque 1976 les événements passés. C’est seulement avec l’arrivée de Maurice Nilès à la mairie en 1959 que démarre un réel projet, celui-ci acceptant les demandes réitérées de monumentalisation formulées par les associations d’anciens déportés. Mais entre la décision du Conseil Municipal d’ériger un monument en 1963 et son inauguration en octobre 1976, treize ans s’écoulent, marqués par la lenteur des décisions administratives (cession de terrain, accord du préfet…) ainsi que par les difficultés financières pour réunir la somme nécessaire à la construction. Durant ces treize années, le souvenir de la déportation se construit ailleurs, dans la capitale ou dans les camps de concentration et d’extermination. Ceci explique peut-être a posteriori le relatif désintérêt de l’ensemble des acteurs pour Drancy, qui ont ritualisé d’autres lieux. La mémoire s’est construite ailleurs et même au sein de la ville, le monument de la cité de la Muette apparaît comme marginal.

Cette projection d’une mémoire extérieure sur le site de la Muette peut aussi être analysée comme la conséquence d’un jeu d’acteurs et de porteurs de mémoire déconnectés de la spécificité territoriale du lieu. La municipalité communiste, les associations de déportés et même l’Etat, quoique peu investi, projettent sur ce lieu des mémoires dont Drancy ne peut être le symbole, tant historiquement que territorialement.

Drancy est une municipalité communiste depuis 1935. La cité de la Muette est porteuse d’une double signification pour le pouvoir en place. D’un côté, en entretenant le souvenir du camp d’internement, la municipalité peut mettre en en avant la mémoire combattante du Parti Communiste Français, insistant sur la lutte antifasciste en dénonçant la barbarie qui a eu lieu dans ces murs. De l’autre, hérauts de la classe populaire, Gaston Roulaud (maire de 1945 à 1959) puis Maurice Nilès (maire de 1959 à 1997) ne peuvent sanctuariser ce lieu, d’abord conçu pour l’habitat social, alors qu’on manque cruellement de logements décents et modernes (on estime alors à 50% la part des mal-logés). En effet, le projet initial de la Muette ne prévoyait pas seulement la construction de bâtiments, mais aussi un programme d’équipements modernes. Des jardins privatifs, un terrain de promenade, des services généraux tels qu’une école, un dispensaire ou un terrain de sport devaient conférer un standing supérieur à un projet doté en outre d’une chaufferie collective et d’une usine d’incinération des ordures. L’initiative de la Muette s’inscrivait donc dans une logique de collectivisation et de rationalisation de la politique d’habitat qui correspondait aux idéaux communistes. Dès lors, que faire? La voie de la sanctuarisation du site est évoquée avant même la cessation officielle des hostilités. Lors du conseil municipal du 1er mars 1945, la municipalité émet un vœu afin de faire du camp de Drancy « un centre d’hébergement pour tous les déportés, rapatriés, politiques ou raciaux » au motif que ce sont eux qui ont contribué à l’aménagement intérieur du bâtiment. L’initiative se transforme un mois plus tard en réflexion sur un possible monument commémoratif dont on perd ensuite toute trace pour n’émerger à nouveau qu’en 1963. Entre-temps, le pouvoir municipal a privilégié l’usage résidentiel, annonçant dès juin 1945 sa volonté de poursuivre le projet d’habitat et d’équipement de la Muette. Les travaux de réhabilitation et d’aménagement intérieur ont lieu en 1946-1947 et les premiers habitants entrent dans le Fer à cheval au cours de l’année 1948. L’arrivée au pouvoir de Maurice Nilès en 1959 constitue un tournant. Ancien interné du camp de Voves (Loire-Atlantique), il est très attaché à la mise en valeur de la mémoire héroïque résistante du Parti Communiste Français. A ce titre, la municipalité finance d’ailleurs par des subventions nombre de mémoriaux liés aux faits d’arme communistes un peu partout en France. C’est pourquoi, quand la demande commémorative parvient jusqu’à la municipalité, à la fin des années 1950, elle cherche à faire rentrer le souvenir porté par les associations dans le cadre de ses propres structures mémorielles, celle d’une mémoire héroïque. Le rôle de la Muette pour la municipalité est donc ambivalent. Elle est avant tout un élément moteur de la politique d’urbanisme. Elle n’a que peu de sens en tant que lieu de mémoire de la guerre pour le pouvoir communiste local, dont l’action s’inscrit dans les structures mémorielles mises en place par le Parti, qui a construit ailleurs les cadres du souvenir relatifs à cette période.

Les associations projettent elles aussi une mémoire extérieure au site à travers le projet de monument qu’elles portent durant les années 60. Une mémoire qui s’est structurée ailleurs, dans la commémoration sur les lieux de l’extermination (en Pologne, en Allemagne) avant tout, dans un contexte de relative absence de la mémoire juive. Deux associations jouent un rôle majeur dans la monumentalisation autour du camp de Drancy: l’Amicale de Drancy et l’Association des Anciens Déportés Juifs de France (AADJF). Toutes deux sont rattachées à la puissante FNDIRP (Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants Patriotes), d’obédience communiste. La première est relativement confidentielle (autour d’une centaine d’adhérents dans les années 60), en ce qu’elle regroupe avant tout des internés jamais déportés. Juifs français en majorité, ils sont quelque peu soupçonnés de « favoritisme » par les rescapés des camps, qui préfèrent adhérer directement à l’Amicale d’Auschwitz ou à tout le moins à l’AADJF. Celle-ci représente les familles de disparus issus de tous les camps d’internement français et en majorité les Juifs étrangers. L’AADJF a déjà fait ériger des monuments commémoratifs dans les camps du Loiret (Pithiviers, Beaune-la-Rolande) dès la fin des années 1950 et c’est forte de cette expérience qu’elle milite, conjointement à l’Amicale, pour le même type de monument à Drancy. Ces deux associations sont, à côté du pouvoir municipal, les piliers du comité de soutien à l’érection du monument qui se constitue en 1970. Elles militent pour rappeler la spécificité juive du lieu. Ainsi, elles demandent à ce que le CRIF et le Consistoire Central soient intégrés dans le comité. Mais c’est surtout lors de la seconde phase monumentale, en 1988, qu’est visible l’imposition d’une mémoire juive au site. On choisit en effet de compléter la sculpture par un wagon, qui, « aménagé en lieu d’exposition, sera relié au Mémorial par des rails, symbolisant le douloureux calvaire de ceux qui partirent pour leur dernier voyage« . Le wagon doit matérialiser la déportation, la rendre concrète. Pourtant, les lieux de l’internement sont toujours là, qui évoquent aussi cette étape. Mais habités, ils ne correspondent pas à l’image qu’en attendent les visiteurs. En contribuant à médiatiser un certain nombre de symboles – le wagon, le barbelé, la baraque en bois – les médias ont transmis une image de la déportation, à laquelle une cité HLM ornée d’une sculpture monumentale ne répond plus. La mémoire commémorée à Drancy est donc une mémoire juive de la déportation nazie, bien plus que celle de l’internement mis en œuvre par le pouvoir français.

Dans ce dialogue entre acteurs associatifs et municipalité sur le sens final du monument, l’Etat n’intervient pas ou très peu. Et pour cause, car jusqu’à la reconnaissance officielle par Jacques Chirac de la culpabilité de l’Etat français dans la persécution et la déportation des Juifs de France en 1995, le pouvoir ne pouvait commémorer le lieu de son propre forfait. Si le Ministre des Anciens Combattants accepte de participer au comité de soutien en 1971, la participation financière reste minime (5000 francs sur les 692 000 que coûta le monument) et la présence aux inaugurations est elle aussi bien faible. En 1976, le Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants (André Bord) se déplace pour commémorer le « sacrifice patriotique » des Juifs et autres internés et en 1988, aucun représentant de l’Etat ne se déplace à ce titre…

Il n’y a donc pas de consensus autour du monument de la Muette.. S’il n’y a pas de conflit ouvert entre chacun des acteurs (mais plutôt entente cordiale ou cordiale indifférence), il n’y a pas pour autant de vision unitaire de la mémoire. Fragmentée, celle-ci ne peut alors s’incarner sur le site. L’exemple le plus frappant de cette fragmentation est fourni par la multiplicité des cérémonies commémoratives dont le site fait l’objet des années 1960 à la fin des années 1980. Tour à tour sont commémorés par la mairie, les associations ou l’Etat: l’ouverture du camp en août 1941, sa libération en août 1944, la fusillade des otages drancéens en décembre 1951, la journée nationale de la déportation (fixée au dernier dimanche d’avril), la fin de la guerre le 8 mai 1945, la libération de Paris ou le débarquement ou encore, dans une sorte d’autocommémoration, l’inauguration du monument en octobre 1976. Aucune de ces initiatives ne semble avoir de rythme régulier, certaines n’ayant lieu qu’une année puis s’incarnant dans un autre lieu, d’autre revenant plus régulièrement. La mémoire de l’internement souffre de la concurrence entre acteurs et entre lieux du souvenir, dont l’attractivité semble croître au fur et à mesure de la période…

Il est très difficile de savoir quel sens est donné par les habitants, tout à la fois au monument et à l’espace de la Muette dans lequel ils vivent. Habitée par environ 500 personnes, la cité de la Muette accueille avant tout des personnes fragilisées économiquement, souvent d’origine étrangère. Quelle perception ont-elles du lieu où elles vivent. Impossible pour le décideur ou le chercheur de le savoir, car il n’y a jamais eu réellement d’enquête sur leurs perceptions. Une telle analyse apparaît pourtant indispensable, pour le décideur comme pour le chercheur, afin de comprendre comment les mémoires des habitants se structurent autour du site, investissent, réinterprètent ou rejettent l’espace.  Leur représentations ne nous sont connues qu’à travers le prisme médiatique (documentaire radio, télé, recueil de témoignages dans des ouvrages sur Drancy) sans que l’échantillon ne soit jamais réellement représentatif de la diversité des habitants, de leurs itinéraires, de leurs origines. A travers ce corpus assez étroit, on peut cependant dégager trois types d’attitudes quant à l’espace et aux événements qu’il a abrité : une indifférence, un rejet de la souffrance passée pour valoriser sa propre souffrance, et la perception de la vie dans un lieu de souffrance comme facteur supplémentaire d’exclusion. L’indifférence se marque avant tout par la méconnaissance des événements passés qui ont eu lieu au sein de la cité mais aussi par le faible investissement des habitants dans les cérémonies commémoratives, auxquelles ils ne participent que peu. Ainsi en 1997, au moment de la déclaration de repentance des évêques de France, qui a lieu sur le site, un journaliste de La Croix rapporte combien les habitants se placent en spectateurs distants d’un événement qui leur apparaît comme externe. Le second type d’attitude relève d’une certaine concurrence victimaire. La mise en valeur mémorielle des souffrances passées apparaît aux habitants comme concurrentielle de leur propre souffrance, voire comme une mise à l’écart de celle-ci. Contraints de vivre dans la cité le plus souvent, ils revendiquent la prise en charge de leurs propres malaises, avant que de commémorer des souffrances passées. Enfin, dans un même mouvement, les témoignages illustrent aussi combien, lorsque les événements passés sont connus, ils sont vécus comme un signe supplémentaire d’exclusion. Les habitants contestent alors l’usage résidentiel de la Muette, au motif justement que cet usage est impossible depuis 1945. S’il perdure, c’est qu’on fait peu de cas du sort des victimes mais aussi de leur propre sort.

Depuis la fin des années 1980 et les mutations mémorielles, le génocide des Juifs et la question de la responsabilité de l’Etat français dans celui-ci occupent une place toujours plus centrale dans la mémoire de la Seconde Guerre Mondiale. Drancy n’échappe pas à ce phénomène et au cours des années 1990, le discours médiatique construit autour de la cité de la Muette un ensemble de représentations centrées sur la déportation et l’univers concentrationnaire. Drancy devient objet patrimonial d’histoire. L’origine et le devenir du camp sont deux dimensions totalement évacuées. La construction des travaux journalistiques semble finalement vider le site de ses spécificités pour qu’il puisse contenir l’ensemble des images de la persécution des Juifs, dans une sorte de traitement iconique.

Cette logique globalisante trouve son point d’orgue au début des années 2000, dans un double mouvement de patrimonialisation et de muséification. On cherche tout d’abord à faire entrer le « U » dans l’héritage de la collectivité, via l’inscription à l’inventaire des monuments historiques. Le processus s’enclenche en 2000. Un photographe américain, William Bestch, s’était étonné du remplacement des huisseries d’origine de Jean Prouvé. De nouvelles huisseries en PVC devaient assurer aux habitants une meilleure isolation thermique et acoustique. Alertée, la direction régionale des affaires culturelles avait interrompu cette opération et la décision avait été prise en 2001 de classer le site. Toute entreprise de rénovation au bénéfice des habitants actuels de la cité était donc suspendue au motif de l’entretien de sa mémoire.

Après la patrimonialisation, c’est vers un projet de musée que s’oriente Jean-Christophe Lagarde (UDF), qui prend la tête de la mairie en 2001 et souhaite impulser une dynamique de changement dans le traitement de la mémoire de la guerre à travers la ville. Cette volonté s’insère dans une dynamique muséographique impulsée par les autorités municipales depuis la fin des années 1990 et qui devient un enjeu, certes secondaire, de la compétition électorale. La municipalité communiste proposait ainsi de faire de la cité de la Muette « un centre international de recherche sur les exclusions » en lien avec le site de Gorée au Sénégal et celui de Robben Island en Afrique du Sud. A ce projet, Jean-Christophe Lagarde oppose celui d’un « musée national de la déportation juive », plus approprié selon lui à Drancy qu’à Paris. Dans les deux cas, on voit bien le changement d’échelle impulsé par les autorités municipales. Il ne s’agit plus du lien entre la cité et la ville mais bien d’intégrer le lieu dans un réseau de lieux du souvenir, même lorsque ce souvenir n’a pas le même événement pour objet. Cette mise en interdépendance, avec les autres lieux de l’internement en France ou avec d’autres symboles de la barbarie à l’échelle internationale participe aussi d’une logique économique, d’un tourisme de la mémoire qui cherche à rendre attractif un territoire qui subit par ailleurs de plein fouet la désindustrialisation de la proche banlieue et la paupérisation de ses habitants. La Muette devient alors un facteur d’attractivité, non plus pour ce qu’elle signifie mais pour ce qu’elle peut rapporter. C’est finalement le projet d’une annexe du Mémorial de la Shoah à Drancy qui est retenu, avec un bâtiment qui fait face à la cité et qui est destiné avant tout au scolaire. Dans quel but? Toujours celui d’un devoir de mémoire un peu daté et pas forcément pertinent. L’exemple de la cité de la Muette à Drancy illustre finalement la question de l’utilité des lieux de mémoire, quand ils sont décrétés par les autorités publiques. Usages politiques, rentabilité économique, visibilité médiatique se mêlent dans la volonté d’ériger et de développer un lieu de mémoire, qui ne participe pas forcément de son investissement par la mémoire collective et en premier lieu celle des habitants.

Une fois de plus, c’est de l’extérieur que sera venue l’initiative sans que ne soit réglé le sort du bâtiment de la Muette. Une fois encore, la mémoire à Drancy a un temps de retard.

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Une réflexion sur “Drancy: Une mémoire en retard?

  1. F.Marceau-Lafleur dit :

    Bonjour,
    merci pour ton article très intéressant! Je suis moi-même en train de préparer une série d’entretien de sociologie de la culture visant à déterminer l’attitude de la population face à l’érection de leur cadre de vie en patrimoine. Serait-il possible que tu précises les références de ton mémoire? (Je suis toute disposée à l’échange de biblio ainsi qu’à toute mise en ligne de travaux!)

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