Le Vel d’Hiv, Drancy et les cris d’orfraie

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17 juillet 2012 par lesactualiteshistoriques

Lundi 16 juillet débutaient à Drancy les commémorations du 70e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, laquelle eut donc lieu, si vous savez bien compter, les 16 et 17 juillet 1942. Elles se termineront dimanche 22 juillet, par une cérémonie officielle à l’emplacement du Vélodrome d’Hiver (lequel a été détruit et remplacé par un bâtiment du ministère de l’Intérieur, j’adore ce genre de choses, c’est d’un goût….), à laquelle présidera François Hollande. On peut donc en déduire logiquement que dimanche, il pleuvra. Et ça, c’est quand même une info capitale

Trêve de considération météorologique, si j’évoque ça, c’est:

1/ Parce que c’est mon dada personnel (non pas les courses, la mémoire de la déportation des Juifs de France…Je sais, on fait plus original comme sujet d’intérêt historique)

2/ Parce que à cette occasion est sorti un sondage qui nous annonce que 60 % des 18-24 ans et 57 % des 25-34 ans ignorent ce qu’est la rafle du Vel d’Hiv…

Donc c’est là logiquement que j’entre en scène (c’est métaphorique, hein, ici c’est du virtuel…). Parce que ce genre de sondage, ça me porte légèrement sur les nerfs. Des historiens biens plus éminents que moi (et bien plus historiens aussi accessoirement) ont donné leur avis et nuancé cette affirmation ici. Loin de moi l’idée de prétendre faire mieux mais la lecture de cet article et mes cogitations personnelles m’ont donné envie de réfléchir à cette question essentielle: que devrait-on transmettre à des jeunes quant à la déportation des Juifs de France pendant la Seconde Guerre Mondiale? Ceux qui pensaient que la question serait (rayer la mention inutile): « qu’est-ce qu’on mange ? Lait démaquillant ou eau micellaire? Copé ou Fillon? » peuvent s’arrêter ici, la suite de ce billet ne leur donnera pas la réponse…

Reprenons depuis le début. En allant sur le site du CSA qui a réalisé le sondage à la demande de l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France), on peut en télécharger les principales conclusions. L’on constate en effet que si 58% de l’échantillon interrogé (soit 1056 personnes, ça fait pas foule non plus…) a déjà entendu parler de la rafle du Vel d’Hiv, seuls 33% des 15-17 ans et 40% des 18-24 ans affirme en avoir déjà entendu parler. On a entendu ici et là des cris d’orfraie, s’interrogeant sur la question de la transmission aux générations futures, la décrépitude de l’école et que sais-je encore… Pourtant, si on y regarde de plus près et si on prend un peu de recul, on peut peut-être nuancer:

– Primo, je vais faire dans la démagogie et je ne suis pas spécialiste en sondages mais bon, faudra quand même un jour m’expliquer (simplement hein, je comprends vite mais faut m’expliquer longtemps) comment 1056 personnes peuvent être représentatives de 63 millions de Français.

– Deuxio, si on croise avec les données par niveau de diplôme, on constate que 61% des interrogés ayant le bac ont déjà entendu parler de la rafle, ce pourcentage tombant à 49% chez les détenteurs d’un BEPC, CAP ou BEP. Et plus le niveau de diplôme augmente, plus la connaissance de l’événement est important (91% des Bac+2)

– Tertio, on a beau dire ce qu’on veut, chez les 15-24 ans ayant connaissance de la rafle, 91% en ont entendu parler à l’école.

De tout cela, ce que je retiens c’est finalement que l’école ne fait pas forcément son boulot si mal que ça même si je vous concède qu’il y a certainement de grands écarts territoriaux entre certains collèges difficiles où l’évocation même des Juifs, en 6e ou en 3e en conduit certains à déchirer des pages de manuel scolaire et mon lycée de Bisounours où les élèves vont me demander combien de Juifs exactement ont été raflés…j’ajouterais que jusqu’il y a peu, le génocide des Juifs figurait à la toute fin du programme de 1e, et les programmes étant ce qu’ils sont, la rafle du Vel d’Hiv faisait souvent l’objet d’une rapide évocation, beaucoup d’enseignants traitant plutôt d’Auschwitz dans la machine concentrationnaire, lieu devenu métonymie d’un phénomène bien plus complexe et aux nombreuses ramifications.

Qu’est-ce que nous devrions alors faire, nous, profs d’histoire pour transmettre la mémoire de cette période?

Si l’on considère que l’élève qui sort du système scolaire doit être capable de mémoriser des dates et de les relier à des événements, alors il est clair que nous avons mal fait notre job. Vous aurez compris que je ne suis pas de ceux-là. Que mes élèves sachent en bons singes savants me répéter « Rafle du Vel d’Hiv = 16 et 17 juillet 1942 » ne me donnera pas le sentiment du devoir accompli. Surtout que ce sont souvent les élèves moyens, rassurés par l’accumulation de dates, qui sont capables de reproduire ce genre d’infos sans pour autant avoir compris la logique de cette rafle. En bref, j’aurais instruit mais je n’aurais pas enseigné et je n’aurais aucunement fait œuvre d’historienne.

Car transmettre la mémoire de la déportation des Juifs, ce n’est pas selon moi, tomber dans le pathos misérabiliste de La Rafle, c’est essayer de faire comprendre à des élèves comment la modernité, le progrès, une civilisation bureaucratique, industrielle a pu produire le plus grand génocide de l’histoire. C’est tenter de leur faire toucher du doigt la complexité des situations individuelles et collectives de l’époque, de comprendre comment des choix individuels et/ou collectifs ont pu aller à l’encontre ou encourager une logique de mort et de chercher avec eux les voies les plus justes d’une transmission de la mémoire qui aide à comprendre le monde contemporain, à y trouver sa place, à y agir. Si ensuite j’ai des élèves (et j’en ai, parce qu’au lycée des Bisounours, j’en ai beaucoup) qui retiennent la date, l’événement et tout ce qu’il y a derrière, alors là, c’est l’orgasme enseignant! Bien entendue, je ne suis pas naïve, je sais que je parle d’une position où il est facile de faire des grandes envolées lyriques, je serais dans un collège où mon souci principal serait que Killian ne dise pas à Cassandra que sa mère est une « teupu », j’aurais certainement un peu moins d’ardeur à parler de la déportation des Juifs. Mais mon expérience de l’année, à savoir emmener une classe de Première à Auschwitz m’a convaincue d’une chose, c’est qu’il est essentiel que les élèves soient acteurs d’un tel enseignement et non spectateurs d’un laïus misérabiliste sur les Juifs, leurs souffrances qui finit par une morale républicaine du « Plus jamais ça » exonérant de réfléchir à la perpétuation de certaines des conditions du « ça » et à la transformation du « devoir de mémoire » en « tourisme de la mémoire ».

Car qu’ont dit les élèves à l’issue du voyage et des longues heures de travail sur Et puis les touristes? Et bien ils ont demandé à en savoir plus sur le génocide arménien, rwandais ou cambodgien, ils ont affirmé leur souhait de ne plus entendre parler du peuple juif uniquement comme un peuple de morts, ils ont dit aussi leur trop-plein mémoriel, leur saturation alors même que des Syriens meurent sous les coups d’un pouvoir déliquescent (loin de moi l’idée de dire que c’est un génocide hein!), qu’ils ont des questions sur les informations plus qu’angoissantes qu’ils entendent ou lisent chaque jour dans Direct Matin (Un jour, je ferais un billet sur l’effet délétère de Direct Matin sur les ados!).  Il en est de même pour la déportation des Juifs de France. S’il faut en parler pour rappeler combien fut ignoble la collaboration de la France à la politique génocidaire (la France devançant même les demandes allemandes), il me semble qu’il serait bon aussi d’interroger justement la distinction qui s’opéra entre Israélites français et juifs immigrés (certains étant redevenus étrangers car dénaturalisés par Vichy), la politique d’internement que mena en 1er lieu la République avec les refugiés espagnols dès 1938 pour montrer combien certains réflexes politiques et administratifs ont perduré bien au-delà. Là encore, il ne s’agit pas d’appeler nos élèves à la révolte mais bien de rattacher passé et présent, de montrer que l’Histoire fait écho dans notre réalité et qu’à défaut de donner des solutions, elle peut donner des clés pour comprendre et agir sur des mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.

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4 réflexions sur “Le Vel d’Hiv, Drancy et les cris d’orfraie

  1. Guillaume dit :

    Je me permettrai juste de compléter cette analyse que je trouve personnellement pertinente en disant qu’au contraire, c’est en rattachant passé et présent, en montrant l’écho de l’Histoire à notre époque et en comprenant les mécanismes à l’oeuvre aujourd’hui que la révolte peut surgir. C’est même, selon moi uniquement, la mission de l’enseignement.
    Et le terme de « révolte » n’implique pas nécessairement la violence, physique en tout cas : c’est juste avoir la possibilité de faire face aux discours sur la décadence de notre pauvre époque et d’argumenter contre pour faire progresser la connaissance. Bref, de faire en sorte que les élèves deviennent des individus émancipés, c’est à dire capable de s’extraire de leurs conditions sociales et intellectuelles de départ. Ce qui est une forme de violence finalement 🙂

  2. MD dit :

    Chère correspondante,

    Je n’avais pas connaissance du sondage ni des remous qu’il suscita. Toutefois, je reste davantage surpris – et indigné – d’apprendre que le « conseiller spécial » de l’avant dernier Président de la République ne sait pas que Vichy était en France.

    Vous doutez de la représentativité d’une extrapolation réalisée à partir d’un échantillon d’un millier d’individus. Je crains pour ma part que l’avis d’un seul reflète très exactement la pensée de beaucoup.

    En suivant cette pensée, lorsqu’ils auront convaincu leurs élèves de l’existence de la « rafle du Vel d’hiv », les enseignants devront ensuite leur expliquer que, bien que commis à Paris par des policiers français et sous l’empire d’un gouvernement français, cette opération n’a pas été voulue par « la France ». On frémit en pensant déjà à la copie d’un élève tentant d’expliquer que la France n’a rien à voir avec Vichy…

    Voire. Si je ne m’abuse, un ordre écrit de la préfecture de police initia le mouvement. Seuls des Français y participèrent. Certes, le nombre d’arrestations espéré par ses organisateurs ne fut pas atteint. Cela aussi, d’ailleurs, est le résultat de l’action de Français, policiers ou civils, plus ou moins réticents ou hostiles. Fort heureusement, toute cette France là non plus n’était pas à Londres. Au final ce que j’ai encore du mal à comprendre, c’est pourquoi certains refusent de l’admettre ?

    JM Bouguereau (je ne lis pas le Nouvel Obs pourtant) a correctement rappelé la réalité des faits, peu contestable ; « La France, c’est Charles de Gaulle ET Philippe Pétain, Pierre Dac ET Jacques Doriot, Robert Brasillach ET Louis Aragon, Adolphe Thiers ET Louise Michel, que ça vous plaise ou pas ». Aujourd’hui, on a François Hollande ET Henri Guaino, cela ne m’amuse pas non plus mais ce n’est pas fait pour cela. J’espère seulement que les élèves sauront s’y retrouver.

  3. Michel Deniau dit :

    Bonjour,
    En ce qui concerne les sondages, le choix des chiffres d’environ 1.000 personnes correspond au fait que statistiquement il a été observé que même en élargissant le panel on obtient des résultats qui différent très peu par rapport aux 1.000 personnes, choisis je le rappelle selon des critères de représentativité par rapport à moyenne nationale (CSP, âge, sexe, localisation géographique etc…)

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