Pourquoi les élèves français ne connaissent rien à l’histoire du Royaume-Uni?

6

9 juillet 2012 par lesactualiteshistoriques

Pour moi qui n’ait jamais mis les pieds dans la perfide Albion, l’Angleterre (déjà une erreur), ça se résumait jusqu’ici à Londres et ses taxis, le Loch Ness, les fish and chips, les Beatles traversant à Abbey Road et quelque chose du genre: » Londres comme Carthage sera détruite » (Oui je peux citer du Jean Hérold-Paquis dans le texte, un reste de ma période « La bicyclette bleue »…) Jusque là, rien de plus que des clichés culturels, et puis normal quoi, moi mon terrain de prédilection, c’est l’Allemagne et là, je suis incollable (enfin après 1870 hein…)

Mais là où ça m’a interrogé, c’est quand, discutant avec une amie et collègue, qui enseigne l’histoire en section anglaise (donc normalement plus au fait que moi), elle me dit: « Ah mais non mais tu sais, moi, avant Thatcher… » Quel ne fut pas mon émoi, vous imaginez bien… D’où notre interrogation commune qui émergea alors: « Mais comment se fait-il, que diable, qu’anciennes élèves du secondaire ayant fait de l’anglais et étudiantes en histoire (enfin moi, à moitié seulement), on ne soit pas capables de dire un truc potable sur le Royaume-Uni, si ce n’est qu’ils ont initiés La guerre de Cent Ans (parce que tout le monde sait bien que c’est de leur faute, hein), John Locke, la première révolution industrielle et Candle in the Wind

Vous allez me dire: oui bon et alors? On ne peut pas tout apprendre, faut faire des choix, on ne connaît pas non plus l’histoire du Monomotapa. Et ça ne nous empêche pas de dormir la nuit (quoique, on ne sait pas…) Oui sauf que les buveurs de thé (humour hein, je précise) sont nos voisins…Qu’ils ont quand même dominé le monde au 19e siècle (Premier empire colonial, je vous le rappelle, souvenir de 1e!) et qu’il paraitrait même qu’ils sont dans l’Union Européenne, qu’ils ont l’arme nucléaire et une armée aussi puissante que la nôtre.  Et avec l’Allemagne, on est quand même les trois plus forts de l’UE! Pourtant on connaît bien mieux l’histoire de l’Allemagne (au moins la période 33-45…), tout simplement parce que l’Allemagne a été au centre des enjeux français, européens et mondiaux (guerre de 1870, 1e guerre mondiale, montée du nazisme, guerre froide et chute du mur..).

Bref, pourquoi n’étudie-t-on jamais le RU lors de notre scolarité obligatoire?

Pour être complètement exhaustive et essayer (je dis bien essayer) de ne pas dire trop de bêtises, j’ai commencé par aller faire le tour des programmes de collège et lycée, juste histoire d’être sûre que mes prénotions sur le sujet n’étaient pas juste le reflet d’une incapacité chronique de mes enseignants à finir le programme (comme je les comprends maintenant que j’enseigne!). Et dans les programmes actuels, on ne trouve trace du Royaume-Uni comme entité envisagée en tant que telle (et non au sein d’un phénomène plus large tel que les révolutions du 18e ou la Guerre Froide) qu’une seule fois, c’est dans le nouveau programme de Première (mis en œuvre cette année), qui conduit à évoquer l’économie-monde britannique dans le cadre d’une question intitulée « Croissance et mondialisation », c’est-à-dire avant tout sous l’angle économique. Comme lorsqu’en 4e en collège, on évoque l’industrialisation au 19e siècle, époque pour laquelle on ne peut effectivement faire l’économie d’une analyse du RU. Mais sinon, point de référence explicite à notre voisin insulaire (non pas la Corse, suivez un peu!), si ce n’est pour évoquer en Seconde l’immigration irlandaise aux Etats-Unis (mais ce n’est qu’un exemple possible!). Alors que nos charmants voisins les Teutons ont droit à plusieurs chapitres ou au moins à des « focus » dans les programmes de collège (l’unité allemande, le régime totalitaire nazi, Berlin au cœur de la Guerre Froide) et dans ceux de lycée, l’exemple le plus intéressant étant le nouveau programme de Terminale, qui consacre un chapitre entier à : Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875.  Celui de Première n’est pas en reste avec un chapitre sur les régimes totalitaires et un sur la dénazification de l’Allemagne. En résumé, nos élèves sont donc bien plus souvent amenés à entendre parler de l’Allemagne que du Royaume-Uni. Et donc par là-même à en être familiers.

De prime abord, je n’ai pas d’explication à ça…Enfin si, j’en ai une, un peu caricaturale mais dont je ne suis pas sûre qu’elle soit totalement fausse: dans la quête du leadership européen, RU et France ont toujours été en concurrence (enfin toujours…Depuis le 17e en gros, je simplifie). L’Allemagne a bien tenté de jouer sa carte entre 1870 et 1945, avec le succès qu’on sait pour finalement se ranger derrière les Américains. Restait nous et les Britanniques pour contester aux Etats-Unis leur suprématie et pour nous (plus que pour les Britanniques, qui voulaient dominer les mers avant tout) modeler une Europe à notre image. Dans ce contexte, il fallait éliminer l’ennemi, cheval de Troie des Etats-Unis en Europe et surtout gommer ou à tout le moins amoindrir le rôle des Britanniques dans la marche du monde. Quoi de plus simple que de commencer par ne pas (trop) enseigner leur histoire. Rajoutez à ça la non-maîtrise de la langue anglaise par une grande partie du corps professoral  (du secondaire et de l’université) jusque récemment, et vous avez un début de piste sur l’éviction du RU de l’enseignement de l’histoire en France. Loin de moi l’idée d’un complot contre le RU mais plutôt la mise en place d’une ambiance assez indifférente aux mangeurs de rosbeef, appuyé par l’idée qu’ils veulent se couper du reste de l’Europe pour finalement « oublier » leur existence dans les programmes.

Comprenez moi bien, je ne compte pas crier au scandale éducatif, ni même faire un laïus sur la nécessité de l’ouverture culturelle, etc, etc…Les programmes sont déjà bien chargés et quoiqu’on fasse, y’aura toujours des gens bien intentionnés pour dire: « Non mais c’est dingue de pas enseigner l’histoire des rois mérovingiens in extenso, enfin, c’est quand même essentiel! ». Un programme d’histoire-géo en France, c’est pas demain qu’il ne sera plus politisé et enseigner c’est faire des choix. Mais je m’interroge quand même sur le sens de cet oubli…Sur le fait que j’ai appris à connaître le RU par les films de Ken Loach (dont on ne peut pas dire qu’ils soient très objectifs hein), les romans de Jonathan Coe et accessoirement, en donnant des exposés à mes étudiants sur la Grande-Bretagne dans l’entre-deux-guerres (dont il a donc bien fallu que je prépare le corrigé…) Et que j’ai donc découvert, à 20 ans passés, et parce que je suis curieuse, qu’il y avait en Grande-Bretagne une culture populaire bien différente avant Thatcher, que les Britanniques n’étaient pas étrangers à tout ce bordel au Moyen-Orient (nous non plus d’ailleurs, rapport à la Syrie), qu’ils n’étaient pas uniquement ce peuple qui imprime Kate et William sur des mugs à thé mais des gens qui ont aussi vaillamment que nous combattu pendant les deux guerres mondiales et ont initié les combats féministes, syndicaux. Pourquoi, dans le cadre d’une réelle construction européenne, n’enseignerait-on pas un panel comparé des systèmes ou cultures politiques de nos voisins (j’ai pas dit « benchmarking », c’est moche ce mot et en plus c’est marketing!), ce qui nous permettrait (peut-être hein, faut pas pousser) de comprendre un peu mieux pourquoi un sommet européen, ça peut conduire à des frictions, et aussi, à plus long-terme (et au pays des Bisounours) d’arrêter d’entendre des journalistes (pas tous, je sais, pas tous) nous expliquer comment c’est mieux ailleurs. Non ailleurs ce n’est pas mieux, c’est juste différent, parce qu’ils ont une histoire différente. Les Britanniques les premiers.

Publicités

6 réflexions sur “Pourquoi les élèves français ne connaissent rien à l’histoire du Royaume-Uni?

  1. YMB dit :

    Bon, quand même, je me souviens avoir étudié Cromwell au collège et le Bill of Rights au lycée. C’était dans les années 90. Je n’ai pas de souvenir équivalent pour l’Espagne. L’époque victorienne passe à la trappe, mais ça c’est général au 19e.

    • C’est juste à propos de Cromwell et du Bill of rights (quoique, je me souviens avoir entendu le nom de Cromwel au collège, quant à savoir ce qu’il a fait, c’est une autre histoire…) mais ce fut toujours dans le cadre d’une analyse plus globale des révolutions en Europe, rarement pour étudier la GB en soi…C’est vrai que c’est pareil pour l’Espagne, voire encore plus le « black-out » mais cela me semble plus explicable (ce qui ne veut pas dire compréhensible) par l’inégalité du rapport de forces entre Espagne et France depuis le 18e…

  2. Trashuret dit :

    On peut déplorer que mes collègues et moi-même (profs d’anglais NDLR) ne parvenions pas à enseigner davantage la civi britannique –fish&chips mis à part. Mais les TPE sont un bon moyen de bosser dessus quand-même (binôme anglais-histoire).

    • Mais est-ce que la civi britannique permettrait d’évoquer l’histoire du RU depuis le Moyen-Âge? Mais c’est sûr qu’on a fait et refait le Mayflower, on connaît beaucoup moins le conflit avec l’Irlande…Quant aux TPE anglais-histoire, c’est une super idée pour laquelle je milite dans mon bahut mais qui n’existe pas pour le moment (et pourtant nous sommes un lycée international!!)

  3. Chiara Chicca dit :

    Si je peux donner mon avis (même si je ne suis pas allée à l’école en France) : une bonne partie de l’histoire du Royaume Uni est liée à l’empire colonial et je pense que les programmes d’histoire en France ne parlent pas trop des colonies, notamment du premier empire colonial (le pourquoi je te le laisse pour un prochain post : mais le problème de l’esclavage est peut être une raison).
    Je me suis déjà retrouvée à expliquer à des français que Louis XIV avait des colonies, lui aussi. D’ailleurs c’est pour cela que en Italie on a un chapitre entier sur lui (pas que pour Versailles, les arts, etc.) et qu’on l’appelle le Roi Soleil, vu que son empire était tellement grand que le soleil ne se couchait jamais.
    En plus quand on étudie le colonialisme, on étudie aussi d’autres pays comme l’Espagne, le Portugal, le Pays Bas (pas d’Allemagne…), les grandes découvertes géographiques. C’est un des thèmes de l’histoire qui m’avait bien marqué… bien plus que la révolution industrielle…

  4. MD dit :

    Chère correspondante,

    Je ne suis guère convaincu par la thèse du conflit de domination franco-britannique en Europe depuis 1945, parce que je ne crois pas que le Royaume-Uni ait réellement eu une telle ambition, s’étant ralliée à la cause communautaire davantage par nécessité (la perte de l’empire colonial allant de pair avec la recherche d’un modèle économique nouveau) que par une volonté d’entraînement. Ce qui ne fut pas le cas de la France.

    En revanche je partage l’idée, un peu confuse aussi je l’accorde, de la réticence de l’enseignement public à aborder le « cas britannique » en Histoire contemporaine. Comme si la France gaullienne avait été gênée de devoir traiter en égal un devant lequel, tout de même, on était redevable de beaucoup…mais qui restait quelque part l’ennemi héréditaire.

    Je comprends beaucoup moins en revanche la quasi-absence de traitement de l’histoire plus ancienne du Royaume-Uni, pour elle-même (c’est à dire en dehors de Hastings, des Plantagenêt, de Bouvines et Azincourt, de Jacques II, du Québec et de Trafalgar puisque chaque fois, c’est plutôt de l’histoire de France dont il s’agit).

    Il y aurait pourtant beaucoup à apprendre de l’histoire anglaise, depuis la construction de la société anglo-normande les tensions liées à la perte des provinces continentales (celles que nous appelons la Normandie, l’Aquitaine ou l’Anjou), les relations avec l’Ecosse et l’Irlande, les tourments épouvantables du 14ème avec la guerre des Deux-Roses, les racines du protestantisme et la lutte sociale entre catholiques convertis et puritains, le péril espagnol… sans parler de la période contemporaine et notamment de la relation du Royaume Uni avec son propre empire, pourtant plus importante que les relations (au demeurant fort ténues !) entre les empires français et britanniques.

    Quelqu’un a justement parlé de l’Espagne. Le cas est encore plus saisissant. Ce pays nous désintéresse-t-il tant que, politiquement et économiquement décati par 40 années de franquisme, il paraît tout juste bon à offrir aux juillettistes franciliens une étendue de sable cramé de soleil et aux abords bétonné ? Si l’histoire du Royaume-Uni met mal à l’aise notre chauvinisme, celle de l’Espagne attire sans doute notre mépris. Je crois même qu’il y a dans l’inconscient français une forme de dédain pour notre voisin du sud depuis la paix des Pyrénées…en 1659.

    Si j’ai eu la chance d’avoir chaque fois des professeurs de langue espagnole attentifs à combler cette lacune, je regrette que si peu d’élèves et d’étudiants aient la moindre notion sur l’émergence de la société ibérique depuis le haut-moyen âge jusqu’à nos jours, sur ses relations complexes avec la culture musulmane qui s’y est développée, ni conscience de l’influence de la reconquête du sud du pays sur la conquête et la colonisation des Amériques. La majorité ignorent que le pays a eu une influence décisive par sa politique et ses échanges avec tout le monde ouest-méditerranéen pendant l’essentiel de la période moderne, sur la culture et la société italienne pendant des siècles, ainsi que la France elle-même aux 16ème et 17ème siècle.

    Il faut tout de même admettre que la place faite à l’Allemagne (quoiqu’aussi surtout du point de vue des relations – mouvementées – franco-allemandes et pas vraiment pour nous expliquer la société et la politique du Saint Empire…) laisse peu de place aux autres.

Commenter ce post

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :